Ce soir c’est le poids du corps de Gaëlle que je veux sentir sur mon cœur. Suivant sa taille, elle pèse probablement huit kilos de plus que moi. C’est étrange mais je trouve cela très excitant ; le simple fait d’imaginer sa poitrine comprimer la mienne, au plus fort de l’étreinte me bouleverse singulièrement. Une nouvelle fois je me raccroche à ses paroles pour ne pas sombrer dans l’attitude pré-coitale béate et si reconnaissable de toutes les femmes.
_ T’as le temps de prendre un verre ? Me demande-t-elle.
_ Ouais ; j’ai rien de bien prévu pour ce soir. Où veux-tu aller ?
_N’importe tant qu’on reste en terrasse : la fumée me fait trop mal aux yeux.
_Bon, ben allons sur le Cours. On verra là bas.
Ma marche n’est plus solitaire. Nous avançons droit vers le centre vivant de la vieille ville. Là où il est préférable d’être jeune et belle.
Pour notre couple, je serai la jeunesse.
Je perçois la chaleur dégagée par son corps. Je la désire de plus en plus. Des scenarii sensuels s’élaborent dans ma tête. Il faut que je relance la conversation sinon je risque de me jeter sur elle. Bêtement, je lui demande ce qu’elle a fait de sa journée. Je sais que faire parler les gens d’eux mêmes constitue la meilleure parade pour ceux qui n’ont rien à dire. Je n’ai rien à dire et j’ai bien trop peur d’agir.
Finalement, nous prenons place au cœur d’une terrasse aux chaises bleues. Il y a beaucoup de monde autour de nous. Je suis accablée par le bruit de cette multitude. Cette somme de voix forme un alliage particulier de sonorités, de langues et de conversations. Je pose de nouveau mon regard sur son visage. Il est exactement l’opposé du tien. Cela ne m’a jamais paru aussi clair que ce soir. Peut-être est-ce dû à l’éclairage de mon désir nouveau. Peu importe. En la regardant, je me rappelle la blancheur extrême de ta peau. Pas même des journées entières d’exposition au soleil n’arrivaient à tanner ta soie immaculée. Pourquoi ce dialogue avec ton corps absent ? Moi qui étais si fière de proclamer que t’avoir quittée avait été facile. Je suis là avec une femme que je désire et mon esprit me porte irrémédiablement vers ton corps ! Gaëlle m’aidera à t’oublier comme toi tu m’as aidé à oublier Sarah…
Dans ses bras je t’oublierai tout à fait, j’en suis sûre. Aimer ou être aimé ? Désirer ou être désiré ? L’alliance de deux personnes relève vraiment de la magie. De l’inconscience. De la faiblesse. Le désir semble être, tout de même, la rationalisation la plus juste du sentiment que l’on brandit avec grandiloquence au-dessus de tout autre : l’Amour. Le déroulement de cette insipide soirée m’égare dans les méandres de mon inconscient. Aujourd’hui je n’ai pas un esprit grandiloquent. Je n’aimerai plus jamais.
Est-ce dire que je t’ai aimée ?
Peu importe. Ton image est si loin maintenant. Je suis à peine capable de me figurer ton regard. Je retourne vers ma camarade de soirée. Je me rends compte qu’elle est au téléphone. Ses lèvres merveilleusement dessinées s’étirent remarquablement : elle semble sourire à un fantôme absent. Son regard cherche le mien. Mes yeux quittent sa bouche et se laissent surprendre par la clarté polynésienne. Elle sourit de nouveau. Raccroche. Je souris à mon tour.
_Je suis invitée en boîte. Ca te dit?
_Ouais.
J’accepte pour ne pas avoir à la quitter. Je suis subjuguée par l’inconstance humaine. Il y a moins d’une heure elle m’a assurée vouloir éviter les lieux clos saturés de fumée. La voilà prête à s’enfermer dans un enfer de bruit, de chaleur et de volutes asphyxiantes en tout genre.

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